Mboluani | Se présenter à l'autre, tout en l’accueillant

Le Parcours de Marielle du Gabon au Québec


Marielle a immigré au Québec à tout juste 18 ans pour entreprendre ses études universitaires. Elle a fondé avec des femmes de la communauté un organisme phare en périnatalité ; le Service de référence en périnatalité pour femmes immigrantes de Québec. Elle a eu la générosité de nous partager différentes expériences de vie, très intimes et en toute confiance, comme différents tableaux, qui permettent de mieux comprendre son histoire. Elle m'a également ouvert les portes de sa maison pour que je puisse rencontrer et photographier sa charmante famille.

Marielle - Je suis arrivée au Québec le 23 décembre 2004 pour les études. Au Gabon, il y avait beaucoup de grèves dans les universités et le suivi académique n’était pas toujours linéaire. Quand un jeune finit son baccalauréat (Cégep au Québec), ses parents cherchent souvent le moyen de l’envoyer étudier ailleurs. Dans mon cas, il y avait le frère de ma belle-maman qui vivait ici donc c’est pour ça que je suis venue au Québec. Je rêvais de faire du droit mais ce n’était pas possible donc je me suis inscrite en lettres et communication sociale à l’université de Trois-Rivières et puis j’ai aimé.

Je suis arrivée à l’époque où on voyait beaucoup Vision mondiale. C'était ça l’image de l'Afrique aux yeux des gens. Et puis on me posait vraiment des questions très étranges comme « Où tu dors? » « Quand tu te réveilles, est-ce que tu vois des lions? » Je me disais, c'est bizarre, comment ça se fait que les gens ne vont pas sur Google? Comme si j’étais un ovni qui venait d'un monde arriéré.  

J’ai ensuite fait ma maîtrise en lettres et communication sociale et puis j’ai entamé un doctorat. Je ne l’ai pas poursuivi parce que la vie m'emmenait ailleurs, et je me questionnais à savoir si c'était pertinent de faire autant d'études. J'avais envie d'exister par moi-même, faire mes propres choix. C’était le choix de mon père que je fasse ce que l’on nomme de grandes études, avoir un doctorat. Il me disait toujours, « je t'ai envoyé au Canada pour ça », comme un devoir. Ma vie, celle au Québec, m'a transformée et cela a pu questionner ce devoir que je portais, celui de Marielle qui s’était envolée pour ce Canada inconnu pour « réussir ». On vit dans deux mondes. Je suis arrivée ici à 18 ans, j'ai fait plus de la moitié de ma vie ici, donc c'est sûr que j'ai changé.

Je suis tombée enceinte en arrivant à Québec. Et puis j’ai vécu un deuil périnatal et j'ai tout requestionné. Je me demandais, « Qu'est-ce que je veux vraiment faire de ma vie? » C'est dans cette expérience traumatique que j'ai redirigé ma vie autrement. Puis j'ai trouvé un autre sens à ce que je voulais faire. La maternité m'a vraiment permis de faire des choix pour moi-même et de me recentrer vers l'essentiel. Pour moi, réussir, c'est faire de ce qu'on aime, de se lever tous les matins puis se dire « je suis à ma place. »

J’ai perdu mon bébé alors que j’étais à terme, à 39 semaines. Je pense qu'il y a eu des erreurs médicales. Je n’ai jamais porté plainte, c'est trop tard, je ne savais pas, je n'avais pas la force. Mais il y a eu des erreurs dans ma prise en charge parce que je n'ai pas été écoutée. Je suis allée à l'hôpital puisque j'avais un bébé qui bougeait énormément et je sentais qu’il y avait un truc qui ne marchait pas. Ils m'ont gardé plusieurs heures mais ils n'ont jamais fait d'échographie. J’ai senti que l’équipe médicale n’a pas pris cela au sérieux. Tu sais, maintenant que je suis doula je sais ce qu'ils auraient pu faire et qu'ils n'ont pas fait. On aurait pu me déclencher, j’étais à 39 semaines, on aurait pu, je ne sais pas... ils m'ont juste fait un moniteur et n’ont pas plus investigué. C'est quand même assez lunaire. Donc c'est un peu comme ça que j'ai perdu mon enfant. Pendant la grossesse de ma dernière fille, ça a failli m'arriver encore. On m’a appelée après un examen et on m'a dit « c'est fini, votre bébé ne vit plus », alors que mon bébé vivait. Ils m’ont fait vivre un calvaire et j’ai décidé que je devais vivre cette grossesse bien… que cette fois rien ni personne ne viendrait perturber cette grossesse qu’elle aussi pouvait très bien se passer. Je n’étais plus isolée, j’avais mon village et cela m’a grandement aidé.

C’était difficile aussi quand je suis arrivée à Québec. Mes amis d’université étaient à Trois-Rivières. Mon conjoint allait travailler, je n’avais pas d'amis, pas de réseau et je ne trouvais pas d’emploi. J'avais un voisin vraiment raciste et intolérant. Il a déjà appelé la police alors qu’on fêtait le nouvel an en famille. Il a vandalisé notre boîte aux lettres en y inscrivant le mot en N. J’ai commencé à avoir très peur de vivre là.

Puis j’ai trouvé un travail dans un organisme d’aide à l’emploi pour personnes immigrantes. J'ai vu d'autres parcours et d’autres femmes qui font des deuils. Je me rappelle d'une dame, qui était juge dans son pays et qui ne pouvait pas exercer son métier ici. C’est un deuil important à faire.

Toutes ces expériences m’ont nourri. J’ai vu qu’il y avait vraiment des besoins et c’est comme ça que j'ai eu l'idée de créer un organisme pour que d'autres femmes aient des services en périnatalité. Mettre un bébé au monde en étant immigrante, et parfois réfugiée, ça peut devenir vraiment chaotique. Le Service de référence en périnatalité pour femmes immigrantes de Québec est né d’abord comme projet pilote et l'organisme a vite grandi parce qu’il y avait beaucoup de demandes. On accompagne les mamans, on offre des services pendant et après la grossesse. Ce qu'on offre avant tout c'est une famille. On rappelle aux femmes : « Peu importe d'où tu viens, tu es encore quelqu'un ici, tu as ta place ici », comme le dit Marie, une maman-relais de l'organisme. On leur permet de créer des réseaux et de reprendre du pouvoir. On reconnaît le vécu expérientiel des personnes comme une source d'espoir pour les autres.

C'est vrai que le parcours d'immigration, c'est toujours là. En fait, même après 20 ans, tu as toujours l'impression d’être d'ailleurs. On reste aussi pour nos enfants, en se disant qu'ils seront chez eux, qu’ils ont accès à ceci et à cela. Mon fils a vécu de l’intimidation à l'école pendant un an, puis on a décidé de le changer d'école. À la nouvelle école, c'était encore pire. Il y avait des enfants qui l'attrapaient dans les coins de la cour d’école, qui lui donnaient des coups et qui se disaient ouvertement racistes. Donc je l’ai encore changé d’école. Il a appris à se défendre avec des mots, à dire les choses, à mettre ses limites. Mais quand même, je sens que ça l'a affecté. Il a voulu en témoigner et il fait un balado, à 9 ans.

Dans ce balado, on peut entendre Sam expliquer ceci « Le racisme c’est quand tu traites quelqu’un de sa couleur de peau et que tu ne veux pas jouer avec lui à cause de sa couleur de peau. J’ai vécu du racisme à l’école par 5 camarades de classe. J’étais très triste, c’était le pire jour de ma vie, c’était horrible. »

Quand ça a été diffusé, j'ai eu plein de messages de gens qui disaient que leurs enfants vivaient la même chose. C’est compliqué pour nos enfants, ce sont des Québécois, descendants d’immigrants de 1re génération, donc pas vraiment des immigrants finalement parce qu’ils sont nés ici. Ce n’est pas évident d'accompagner ses enfants aussi jeunes dans des enjeux identitaires. Moi je ne l’ai pas vécu, puisque j'ai grandi dans une société où je n'étais pas minoritaire.


Il y a deux mots pour moi qui symbolisent mon cheminement. Dans la langue de ma mère (le myènè), le mot « ambia » veut dire « ce qui est bon ». Dans mon parcours, y a eu aussi beaucoup de belles choses. Venir ici, ça m'a construit. Je suis une personne très libre et ici, j'ai pu être moi-même. Je suis devenue mère dans un pays libre. J'ai pu éduquer mes enfants comme je le sens, comme des êtres libres. Donc je trouve que ça, c'est vraiment ce qui est beau. L'autre mot qu'on dit aussi dans ma langue maternelle c'est « Mboluani » qui veut dire « Dire bonjour à tout le monde ». C'est de se présenter à l'autre, et en même temps de dire à l'autre « je t'accueille aussi. » Je suis très enrichie par toutes les femmes que je rencontre. J’ai grandi avec ma mère, dans un contexte culturel où les pères sont très absents. J'ai grandi avec des femmes qui se nourrissent ensemble, qui élèvent leurs enfants ensemble et ça donne un sens à ce que j’ai recréé avec mes sœurs de vécu et mes sœurs alliées, soit un milieu d’entraide sécuritaire.